25 nov 2016

La transmission de l’ombre

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(article paru originellement sur le blog http://otromismo.blogspot.fr/)

Mais pourquoi cette propension à rechercher le beau dans l’obscur se manifeste-t-elle avec tant de force chez les orientaux seulement ? …Quelle peut être l’origine d’une différence aussi radicale dans les goût ? Tout bien pesé, c’est parce que nous autres Orientaux cherchons à nous accommoder des limites qui nous sont imposées, et que nous nous sommes de tout temps contentés de notre condition présente ; nous n’éprouvons par conséquent nulle répulsion à l’égard de ce qui est obscur, nous nous y résignons comme à l’inévitable : si la lumière est pauvre, eh bien, qu’elle le soit ! mieux, nous nous enfonçons avec délice dans les ténèbres et nous leur découvrons une beauté qui leur est propre.
Les Occidentaux par contre, toujours à l’affût du progrès, s’agitent sans cesse à la poursuite d’un état meilleur que le présent. Toujours à la recherche d’une clarté plus vive, ils se sont évertués, passant de la bougie à la lampe à pétrole, du pétrole au bec de gaz, à l’éclairage électrique, à traquer le moindre recoin, l’ultime refuge de l’ombre.

Tanizaki Junishiro
Eloge de l’ombre – 1933 – Pléiade – P.1500
Traduit par René Siffert

Tanizaki évoque la disparition de l’invisible, ou la visibilisation permanente de ce qui ne se voit pas en évoquant avec humour « la perte » et son attachement à ce qui se transforme dans la tradition japonaise. L’électricité comme symbole du progrès occidental au début du vingtième siècle et signe de sa mise en œuvre dans tous les domaines de la vie japonaise, comme dans toutes les pièces des maisons japonaises, à toute heure du jour et de la nuit, ou dans les interstices entre jour et nuit, rendant indicibles leur distinction et inoccupables leurs frontières, pénombres du crépuscule et de l’aube, l’électricité révèle à l’œil nu l’absence visible de ce qui auparavant ne pouvait être que perçu de manière indirecte, c’est-à-dire nécessitant un travail de l’imagination à partir d’une tradition donnant place aux « ombres », qu’il s’agisse de la soupe Miso bue dans la cuisine le soir, et dont la saveur ne se laisse appréhender que dans l’obscurité, ou des meubles laqués recouverts d’or dont la valeur esthétique [l'éclat et la beauté singuliers des meubles dorés lorsque les rayons d'un soleil de fin de journée vient pénétrer la maison], glisse vers une valeur en soi, monétaire, devenant dès lors à la place d’une alliance Soleil/or/ombre, le métal précieux par excellence, en tous temps, à tout moment, en tout endroit. En apparaissant aux yeux de tous, ce qui auparavant faisait corps dans l’invisible, dans le non visible présent, disparaît au profit du visible de la chose derrière laquelle, en tant qu’objet cru, pur, disparaît la présence [tradition, le fantôme d'un commun, d'une tradition qui se recrée singulièrement chaque crépuscule dans l'esprit de chaque membre d'une famille japonaise] pour laisser un vide s’installer, dans lequel le spectre de la tradition en tant que forme absolutisée peut s’engouffrer. L’imagination de chacun joue un rôle fondamental dans un japon de l’ombre ; l’imaginaire occidental, ou plutôt sa logique constitutive, c’est-à-dire la mise en lumière du monde, le « unlocking of hidden secrets » pour reprendre les propos de Norman Cousins au lendemain du bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki lorsqu’il évoque les avancées de la science, et la création d’un bestiaire empaillé, numérisé, absolutisées de formes traditionnelles obsolètes et réifiées, entrave toute circulation de formes traditionnelles permettant dans leur recréation, leur contestation, la libération de chaque personne. L’Empire japonais colonisateur émerge de la brutalité avec laquelle non seulement les états-unis violent les territoires japonais, mais également lui imposent la lumière permanente comme rapport au monde, un rapport de nudité révélant le vide et d’humiliation.

Dans Simulacres et Simulations, Baudrillard évoquait cette disparition dans le visible de ce qui auparavant faisait sens sans jamais être un en soi, une chose telle quelle ; « Nous ne savons plus que mettre notre science au service de la réparation de la momie, c’est-à-dire instaurer un ordre visible que l’embaumement étant un travail mythique visait à immortaliser une dimension cachée. » Au mot de caché, je préfère l’idée de transmis sans être révélé comme tel, puisque le fait de cacher, d’enfouir est devenu notre modus operandi pour faire disparaître ce qui ne peut être oublié ; cela ne peut être oublié non pas parce qu’il s’agit d’une tradition constituante à transmettre, dont il s’agirait de perpétuer la transmission, ce qui exigerait dès lors un écart, une place, une liberté d’acquisition par la génération visée ou destinataire de cette intention de transmission de la tradition afin que les personnes la composant puissent en être les héritiers, les transformateurs et les colporteurs, mais parce que dans la tradition nouvelle, la religion nouvelle, nucléaire entre autres de ses formes contemporaines, ce qui ne peut être oublié est devenu l’objet créé et ne saurait se détacher de la pensée l’ayant mis en œuvre. Ce dont héritent les générations à venir ce n’est pas tant une contrainte au sein de laquelle trouver sa libération, afin de la modeler de nouveau [historiquement, temporellement, culturellement] mais La contrainte immuable de se souvenir d’oublier l’inoubliable d’un côté et de l’autre de prolonger la pensée ayant produit cet inoubliable en soi pour éventuellement continuer à produire une éternité non mortelle cette fois, ou encore produire une immortalité faite homme. Ce qui se transmet dès lors, comme on peut le voir dans le discours contemporain sur « la catastrophe à venir » qui invisibilise la catastrophe ayant nécessité ce discours catastrophiste, c’est la catastrophe en tant que telle, à la fois invisible [nous transmettons l'invisible, enfoui, en tant qu'il ne peut faire l'objet d'une expérience [autre que définitive] là où auparavant ce que nous transmettions dans l’invisible [dans l'ombre] ne pouvait faire l’objet d’une expérience sensible que par le truchement d’un objet symbolique ou d’un espace symbolique, d’un fétiche ou d’un dojang que nous savions pertinemment ne pas être la tradition en soi.

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