03 déc 2016

Le Cercle : une exploration des clubs de sports de combat en Seine-Saint-Denis

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Une résidence artistique du printemps 2015 à l’automne 2018 du Conseil Départemental de la Seine-Saint-Denis s’intéresse aux sports de combat « où la rencontre entre les combattant est décisive, au détriment des arts dit martiaux où cette rencontre est plus suggestive qu’effective ».

De l’histoire de chaque pratique aux pratiques du présent dans trois clubs (lutte, boxe, MMA), trois spectacles naitront, dont le premier consacré à la lutte « La Tribu Des Lutteurs » du 29/11 au 15/12 (Lieu: La Commune, centre dramatique national d’Aubervilliers, avec les lutteurs de Bagnolet Lutte 93).

Ce qui est intéressant ici est de percevoir ce que la mise en spectacle d’un « sport de combat » donne à voir des traditions, des raisons d’être premières et actuelles de ces trois « pratiques » (qui sont devenues des sports tardivement, récemment même), et des frontières communes ou non avec les représentations spectaculaires des arts martiaux donnés à entendre par les créateurs du projet comme des « espaces et temps de rencontres suggestive ».

Est-ce que cela peut nous permettre, nous pratiquants d’un art martial où la rencontre ne se conclut ni par une soumission, ni par un ko, de jeter un regard différent sur notre pratique ? Est-ce que la rencontre décisive ne peut se faire que dans la « confrontation corporelle effective » ? Est-ce que le « suggestif » n’a pas autant de force que « l’effectif » ? Voire est porteur d’une double dimension, à la fois celle de la matérialisation de la confrontation mortelle et celle de sa résolution dans une « représentation » ?

« One strike surely kills » était l’intention de l’art martial créé par Hwang Kee, comme de toute autre art martial destiné avant tout à ne pas laisser une seconde chance à l’adversaire, armé ou non, la possibilité de porter son coup fatal. Mais que ce coup puisse ne pas avoir à être porté devait constituer l’intention de tout pratiquant, respectueux de sa vie comme de celle de son adversaire. Pourrait-il exister une pratique de notre art martial qui associe les coups portés durant les combats (comme dans la boxe et le MMA) et l’idée fondamentale de ne pas à avoir à mettre en pratique dans le quotidien ces coups ? A quel moment « l’Art Martial » se transforme-t-il en « sport de combat » ? ou en une production d’une pratique guerrière, une présentation de la mise à mort, d’un spectacle de mise à mort (une mort de moins en moins retardée dans les sports de combat, ou plutôt de moins en figurée sur le Ring même et omniprésente lorsque les combattants sortent du ring, après des milliers de coups donnés et encaissés « pleinement ») et non plus de la représentation de la confrontation guerrière.

L’un des fragments de texte utilisés dans la présentation du projet est issu d’une traduction de l’Iliade :

D’un coup direct Je lui fendrai la peau
Je lui broierai les os
Que ses amis demeurent donc là
Tous ensemble
Pour l’emporter quand mes bras l’auront vaincu

Et dans cette épopée, ce n’est bien évidemment pas le seul endroit où la mise à mort est décrite quasi chirurgicalement, Homère prenant le temps de décrire les lances entrer dans les gorges et laisser sans vie troyens et achéens. Mais si l’épopée est considérée par beaucoup encore comme l’apogée de l’âge des héros, il ne faut pas oublier qu’il s’agit là également de leur dernière heure; à la fois en tant que mortels, mais également en tant que « représentants d’une ère ». Et pour Homère, et les Aèdes, il ne s’agit pas tant de jouir du spectacle de la mise à mort sur le champ de bataille, le vrai celui-là, mais de montrer, de donner à voir métaphoriquement ce que signifie être un guerrier, ce que signifient la guerre et les horreurs de la guerrre ; Il n’y a pas de belle mort dans l’Iliade, il n’y que des cadavres, des monceaux de cadavres servant par endroit à la fabrication d’une muraille pour défendre les lignes achéennes, ou encore des cadavres éjectés par un fleuve qui n’en peut plus de les charrier par milliers, tous laissés sans sépulture.

Je ne sais ce que ressentait un auditeur des chants de l’Iliade lors de fêtes publiques, ou une auditrice, mais l’image créée mentalement d’une lance pénétrant la gorge d’un homme, ou celle d’os broyés, n’avait sans doute rien de jouissif surtout lorsque les guerriers en question n’étaient pas si éloignés dans le temps, l’espace ou la continuité « culturelle » impliquant de telles guerres, des membres de sa propre famille. Car si l’image est mentale, le champ dans lequel l’image s’inscrit in fine est celui du champ de bataille duquel ne ressortent que les plus braves ? les plus valeureux ? les plus lâches ? les plus chanceux ? personne ne sait. Même Achille avant de n’accomplir son destin, était ravagé par la peur, la tristesse, la mélancolie. Les épopées, leur chant, les festivals durant lesquels les « héros » étaient chantés n’étaient pas des arènes où la mort faisait jouir.

Devenu une ombre dans les terres d’Hadès, Achille dira à Ulysse dans l’Odyssée oh combien il eut préféré n’être qu’un paysan et vivre une longue vie de labeur de la terre plutôt que de réclamer son kleos à un si jeune âge.

Peut-être dès-lors est-il effectivement nécessaire d’ajouter une seconde forme spectaculaire à la pratique d’un sport de combat, une seconde peau, comme pour ne pas faire du sport de combat lui-même le spectacle de mise à mort dans l’imaginaire de l’absence du champ de bataille à mort évoqué plus haut, et éviter ainsi la jouissance que procure le spectacle de deux hommes ou deux femmes se livrant aux griffes de la mort sans mourir directement ou véritablement sur le ring ; soit le spectacle pervers qu’il ne cesse de devenir.

Shouhart

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